Ce que le gaullisme peut apporter à la France du XXIe siècle

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Dans l’expression gaullienne, trois notions émergent de façon récurrente, en tant que leviers d’action fondamentaux pour l’élévation de la France : l’État, le Progrès et l’Indépendance.

À l’issue des élections législatives, la situation politique française semble confuse. Quelle est votre analyse ?

Nombre d’éditorialistes s’alarment sur le caractère dramatique de l’absence majorité absolue pour le Président de la République. En réalité le général de Gaulle lui-même a connu cette situation en 1958, 1962 et 1967 mais avec le soutien des députés CNIP et MRP, dont la loyauté n’était cependant pas acquise. La Constitution gaullienne de 1958 ne garantit absolument pas une majorité absolue à l’Assemblée, mais procure au Gouvernement des capacités d’action en cas d’obstruction parlementaire (grâce au recours au 49-3, aux ordonnances et au vote bloqué, principalement).

En réalité, notre vision des institutions est altérée par 40 ans de dénaturation du régime initial.

Depuis 1981, le Président est redevenu essentiellement « l’homme d’un parti » d’où la terminologie contemporaine de « majorité présidentielle » ou « cohabitation » qui n’appartenait pas au paradigme gaullien. D’autre part le passage au quinquennat a synchronisé les élections législatives et présidentielle, contre les préconisation du Général : « parce que la France est ce qu’elle est, il ne faut pas que le Président soit élu simultanément avec les députés, ce qui mêlerait sa désignation à la lutte directe des partis, altérerait le caractère et abrégerait la durée de sa fonction de chef de l’État » (1)

 Le quinquennat a donc renforcé la logique de parti présidentiel, et poussé le chef de l’État à s’ingérer dans les moindres détails de l’action gouvernementale. Pourtant de Gaulle avait bien distingué les rôles respectifs du Président et du Premier ministre : à celui-là les grands arbitrages engageant la Nation sur le long terme, la négociation des traités, la direction des Armées, « Mais précisément, la nature, l’étendue, la durée, de sa tâche impliquent qu’il ne soit pas absorbé sans relâche et sans limite, par la conjoncture, politique, parlementaire, économique, et administrative. Au contraire c’est là le lot aussi complexe et méritoire qu’essentiel, du Premier ministre français ». (2)

Aujourd’hui, il reviendrait donc à la Première ministre (et non au Président) d’entamer les discussions avec les groupes politiques en vue des lois futures sur le pouvoir d’achat et la gestion paramétrique du régime de retraite par exemple. Le Gouvernement pourra user des armes constitutionnelles à sa disposition, et assumer devant le Parlement  le succès ou l’échec de sa politique.

Un respect plus strict de cette répartition des rôles aurait maintenu le Président à une certaine distance de la conjoncture politique, et par conséquent lui aurait garanti un certain prestige, malheureusement nettement entamé aujourd’hui.

Quelles seraient vos reformes institutionnelles pour réaffirmer la fonction présidentielle ?

 À titre personnel je plaide pour un retour au septennat et pour le plein usage de l’article 49-3, sans restriction et quels que soient les textes. Mais je souhaite aussi une représentation parlementaire de tous les courants politiques, au moyen de l’élection des députés à la représentation proportionnelle avec prime majoritaire, dans la mesure où le Gouvernement pourra légiférer même sans majorité absolue. Naturellement, la discussion parlementaire constructive, le respect des oppositions par le Gouvernement conjugués au renoncement des oppositions à tout obstructivisme stérile doivent être privilégiés sur le recours au 49-3.

“ Dans l’expression gaullienne, trois notions émergent de façon récurrente, en tant que leviers d’action fondamentaux pour l’élévation de la France : l’État, le Progrès et l’Indépendance.

Comment définissez-vous le gaullisme ?

Je pourrais vous répondre de mille manières possibles ! Bien sûr la mystique de la Nation, son histoire millénaire, son caractère, son rôle dans le monde, son âme etc… tout cela habitait de Gaulle. Mais restons simples : d’abord il s’agit de transcender le clivage droite/gauche. « Prétendre faire la France avec une fraction, c’est une erreur grave, et prétendre représenter la France au nom d’une fraction, cela c’est une erreur nationale impardonnable » (3). Pour le Général, la Nation et la conduite de ses affaires exigent l’abandon de tout esprit partisan. Plus loin dans le même entretien il précise non sans humour « Il faut le progrès, il ne faut pas la pagaille », comme un utile rappel que le désordre ne peut qu’engendrer l’injustice.

Dans l’expression gaullienne, trois notions émergent de façon récurrente, en tant que leviers d’action fondamentaux pour l’élévation de la France : l’État, le Progrès et l’Indépendance.

L’État garantit l’ordre public, et donc la justice. Il planifie l’économie en stratège, régule les échanges, pilote les investissements massifs en faveur de l’énergie (nucléaire), des infrastructures, de la Recherche. L’État dirigiste (terme employé par de Gaulle ! ) mobilise au besoin l’impôt sur les sociétés, taxe les biens de luxe, appelle l’épargne populaire, et ose des mesures austéritaires comme le gel du traitement des fonctionnaires. L’investissement prime sur la consommation.

Le Progrès quant à lui, se décline dans les domaines scientifique, technique, économique ; mais c’est la dimension sociale du progrès qui singularise le gaullisme.

Par la participation, les salariés prennent des décisions dans leur entreprise, gagnent un intéressement aux bénéfices, et peuvent devenir actionnaires pour peser dans les choix stratégiques.

Au nom de la participation des citoyens à la vie publique, au travail législatif, et au pouvoir constituant, la Ve République consacre le référendum.

Enfin l’indépendance, fin autant que moyen, est inséparable de la grandeur de la France. Durant la Seconde guerre mondiale, de Gaulle s’est acharné à restaurer l’indépendance française, vis à vis de l’Occupant bien sûr mais aussi vis à vis des libérateurs. Vingt ans plus tard, en 1966, la guerre du Viêt-Nam risquait d’entrainer des troupes française dans une guerre lointaine jugée vaine. Pour cette raison, de Gaulle quitte l’organisation militaire de l’OTAN (tout en restant dans l’Alliance atlantique) « il s’agit de rétablir une situation normale de souveraineté où ce qui est français, en fait de sol, de ciel, de mer et de forces (…), ne relèveront plus que des seules autorités françaises. » (4)

“ L’État stratège doit planifier les investissement massifs dans les domaines clés du numérique, de l’intelligence artificielle, de l’énergie, de l’industrie écologique, ainsi que dans la Défense.

Comment appliquer ces principes directeurs à la France d’aujourd’hui et de demain ?

 Je suis convaincu que ces trois leviers dont nous parlions gardent toute leur pertinence aujourd’hui, et en gagneront même davantage demain.

Je ne vais pas m’étendre sur le sujet, mais les Français sont convaincus que si la cohésion sociale n’a guère progressé, la pagaille, elle, règne en France.

L’État régalien doit prestement assumer l’autorité nécessaire à la restauration d’un ordre public garant des libertés et de la justice.

L’État stratège doit planifier les investissement massifs dans les domaines clés du numérique, de l’intelligence artificielle, de l’énergie, de l’industrie écologique, ainsi que dans la Défense.

La participation doit replacer la France sur la voie du Progrès : participation à la décision publique (recours plus fréquent au référendum ; consultations, pétitions et référendum locaux) ; participation de tous à la vie économique (lutte contre les trappes à inactivité, investissement dans la formation professionnelle en ciblant les moins qualifiés…), et bien sûr participation pleine des salariés au capital de leur entreprise, comme le souhaitait le Général.

À ce sujet, j’aimerais voir s’ouvrir un grand chantier de la participation, pour définir un « capitalisme populaire et participatif » susceptible de révolutionner notre modèle économique et social.

En matière d’indépendance, les crises de la Covid et de l’Ukraine nous ont livré de précieux enseignements. La dépendance extrême de nos industries aux importations a révélé l’importance de l’autonomie industrielle dans sa concrétude. La capacité des producteurs nationaux à fabriquer leurs propres composants constitue donc un enjeu crucial pour le futur. De la même manière nous devrons réduire notre consommation énergétique nationale, par la rénovation des logements et la métamorphose des procédés industriels.

Suite à l’invasion russe en Ukraine, la France doit-elle suivre les Etats-Unis dans leur affrontement contre Moscou ?

Rappelons d’abord ce que fut la diplomatie gaullienne dans la guerre froide. Si de Gaulle était intransigeant sur la souveraineté française en matière de défense, parant au risque d’hégémonie américaine, il en appelait néanmoins à un arrangement avec Washington pour l’organisation d’une défense commune contre l’URSS, danger jugé particulièrement préoccupant « une puissance énorme, beaucoup plus redoutable pour elle (la France) que ne le fut jamais aucune puissance européenne, plus redoutable que ne le furent l’Empire de Charles Quint, le Reich de Guillaume II, le Reich de Hitler. » (5)

La constitution d’une alliance euro atlantique ne posait donc pas de problème pour de Gaulle. Il recherchait une situation d’équilibre entre les deux blocs pour rapprocher les points de vue. Mais évidemment cette volonté conciliatrice ne pouvait opérer que si l’équilibre était respecté par chacun. En cas de rupture d’équilibre, c’est la fermeté qui s’imposait. Ainsi lors de la crise de Berlin en 1961, alors que ses interlocuteurs britanniques et américains cherchaient surtout à « éviter le pire », de Gaulle les prit à contre-pied « Quant à moi, j’estime au contraire que si l’on cède à la menace, l’équilibre psychologique sera rompu. Alors, la pente naturelle des choses entrainera les Soviétiques à exiger toujours davantage et les Occidentaux à ajouter sans cesse à leurs concessions, jusqu’au moment où (…) se produira la déflagration ». (6)

Dans la crise présente, je suis convaincu comme le Général, que « cette pente naturelle des choses » conduira Poutine à toujours plus d’exigences, jusqu’au jour où nous serons au pied du mur, et c’est à ce moment-là qu’il y aura escalade, mais il sera trop tard. Restons donc soudés entre puissances occidentales, et soutenons l’Ukraine sans rien céder, c’est le meilleur moyen justement de contenir l’expansionnisme russe (et chinois qui menace aussi notre ZEE dans le Pacifique ! ).

Et un jour, lorsque la situation sera mûre pour cela, il y aura un traité de paix, et la France participera à la construction de cette paix. Et dans ce nouvel équilibre, elle pourra à nouveau traiter correctement avec la Russie. Mais chaque chose en son temps, tant que la situation militaire ne s’est pas durablement stabilisée, il est prématuré de vouloir faire la paix.

Au sujet de sa défense, la France ne recouvrera sa pleine indépendance que si elle consent à un investissement massif dans la recherche et les technologies militaires (renseignement, drones, armes hypersoniques etc…). Une coopération plus étroite entre États européens pourrait être utile, à condition qu’elle reste technique, sans velléité de défense européenne intégrée, incompatible avec la souveraineté nationale.

Quant à l’OTAN, il ne saurait être question de la fragiliser dans les temps présents, mais on pourrait ouvrir ultérieurement des discussions sur le fonctionnement du commandement intégré. L’essentiel pour aujourd’hui est que les États européens se dotent chacun de moyens militaires sérieux.

“ De Gaulle avait réussi au terme de sa politique de la chaise vide, à arracher à ses partenaires le principe du vote des États à l’unanimité pour toute décision mettant en cause un « intérêt national supérieur ».

Comment concilier Union européenne et indépendance française ?

Je vous le concède, il s’agit d’une véritable gageure ! L’UE a consciencieusement noué un noeud gordien enserrant les États, au fil des traités et des jurisprudences, de sorte qu’il est aujourd’hui difficile de défendre les intérêts de sa nation sans trancher définitivement ce noeud, hypothèse que je ne souhaite pas voir réalisée. Je regrette l’échec du Plan Fouchet (collaborateur de de Gaulle) de 1962, basé à l’époque sur des coopérations intergouvernementales.

Contre le fédéralisme sans fédérateur, je me prononce pour une Europe des coopérations entre États souverains ; une Europe des projets concrets (recherche, infrastructure, énergie , industries de défense, protection de l’environnement ; et une Europe sans exclusive : la Suisse, grand pays industriel, mérite aussi que l’on s’intéresse à elle par exemple.

De Gaulle avait réussi au terme de sa politique de la chaise vide, à arracher à ses partenaires le principe du vote des États à l’unanimité pour toute décision mettant en cause un « intérêt national supérieur ». Cette forme de droit de veto national pourrait être réintroduite afin de préserver la souveraineté de chacun. Il me parait en effet important de limiter l’irréversibilité des décisions prises dans le cadre de l’Union, afin que les peuples s’y sentent plus libres.

(1) Conférence de presse du général de Gaulle, 31 janvier 1964

(2) Ibid.

(3) Entretien radiodiffusé et télévisé avec Michel Droit, 15 décembre 1965

(4) Conférence de presse du 21 février 1966

(5) Conférence de presse, 12 novembre 1947

(6) Mémoires d’Espoir, le Renouveau, éditions Plon

Par Souverains Demain !

[EXTRAIT] Dans l’expression gaullienne, trois notions émergent de façon récurrente, en tant que leviers d’action fondamentaux pour l’élévation de la France : l’État, le Progrès et l’Indépendance.

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